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Hela, 2727
Rashmika allait vers la Tour de l’Horloge quand Grelier sortit de l’ombre entre deux piliers. Elle se demanda depuis combien de temps il attendait, embusqué là, dans l’espoir qu’elle choisirait ce chemin entre tous lorsqu’elle sortirait de chez elle.
— Chirurgien général…, commença-t-elle.
— Je voudrais vous parler. Deux minutes…
— Je vais au donjon. Le doyen rencontre une nouvelle délégation ultra.
— Ce ne sera pas long. Je sais à quel point vous lui êtes utile.
Rashmika haussa les épaules : il était clair qu’elle n’irait nulle part tant que Grelier ne serait pas arrivé à ses fins.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.
— Trois fois rien, répondit Grelier. Juste une petite anomalie dans votre formule sanguine. J’ai pensé qu’il valait mieux vous en parler.
— Eh bien, allez-y.
— Pas ici, si ça ne vous fait rien. Vous savez ce qu’on dit : les murs ont des oreilles.
Elle jeta un regard autour d’eux ; ils étaient parfaitement seuls. Du reste, quand le chirurgien général était quelque part, il n’y avait pratiquement jamais personne dans les parages. Les témoins se fondaient dans le décor, surtout quand il faisait ses rondes avec sa mallette médicale et son arsenal de seringues pleines. Aujourd’hui, il n’avait que sa canne, dont il se tapotait le menton avec le pommeau tout en parlant.
— Je pensais vous avoir entendu dire que ça ne serait pas long, fit Rashmika.
— Ce ne sera pas long, et c’est sur votre chemin. Nous allons juste passer au ministère du Sang, et puis vous pourrez repartir travailler.
Il l’escorta vers le plus proche ascenseur de la Tour de l’Horloge, ferma la porte de la cabine et appuya sur le bouton. Dehors, il faisait grand jour, et la lumière filtrant à travers les vitraux projetait toutes sortes de couleurs sur leurs visages.
— Vous aimez votre travail ici, mademoiselle Els ?
— C’est un travail, répondit-elle.
— Vous n’avez pas l’air enthousiaste. Franchement, je suis étonné. Vous auriez pu vous retrouver à faire je ne sais quelles corvées, ou vous auriez pu échouer dans une équipe de la voirie, à prendre toutes sortes de risques. C’est quand même mieux, non ?
Que pouvait-elle répondre à ça ? Qu’elle entendait des voix qui lui fichaient une trouille à crever ?
Non. Ce n’était pas nécessaire. Elle avait suffisamment de raisons logiques d’avoir peur pour ne pas invoquer les ombres.
— Écoutez, chirurgien général, répondit-elle, nous sommes à soixante-quinze kilomètres du Gouffre de l’Absolution. D’ici trois jours, cette cathédrale va traverser le pont. Franchement, il y a des moments où je préférerais être ailleurs.
— Ça vous fait peur, hein ?
— Ne me dites pas que cette perspective vous enthousiasme.
— Le doyen sait ce qu’il fait.
— Vous croyez ?
Des lumières vertes et roses défilaient sur son visage.
— Oui, répondit-il.
— Vous ne pensez pas ce que vous dites. Vous avez aussi peur que moi, chirurgien général. Vous êtes un homme rationnel. Vous n’avez pas son sang dans les veines. Vous savez qu’il ne faut pas faire traverser ce pont à cette cathédrale.
— Il y a un début à tout, répondit-il.
Il était tellement conscient de l’examen auquel elle le soumettait, il faisait tellement d’efforts pour contrôler son expression qu’un muscle sur le côté de sa tempe avait commencé à frémir.
— Il a un désir inconscient de mort, reprit Rashmika. Il sait que les éclipses approchent d’un point culminant. Il veut marquer l’occasion par un coup d’éclat. Quel meilleur moyen que de réduire la cathédrale en poussière, gagnant au passage ses galons de martyr ? Qui peut dire que le doyen n’ambitionne pas de devenir un saint ?
— Vous oubliez qu’il fait des projets d’avenir, pour après le franchissement du pont, répondit Grelier. Il recherche la protection à long terme des Ultras. Ce n’est pas l’attitude d’un homme qui projette de se suicider dans les trois jours…
À moins qu’elle ne le déchiffre très mal, Grelier y croyait. Elle commença à se demander à quel point il savait ce que Quaiche avait dans la tête.
— J’ai vu quelque chose de bizarre en venant ici, dit Rashmika.
Grelier passa la main dans sa tignasse blanche. Sa coupe en brosse, ordinairement impeccable, trahissait des signes de laisser-aller. Ça l’affectait, se dit Rashmika. Il avait aussi peur que tout le monde, mais il ne pouvait pas le laisser paraître.
— Vous avez vu quelque chose ? demanda-t-il en écho.
— Vers la fin du trajet en caravane, dit-elle, après la traversée du pont, avant de rencontrer les cathédrales, nous avons croisé une énorme flotte de machines qui allaient vers le nord : des excavatrices, des engins de travaux publics, comme ceux qui servaient à ouvrir les plus vastes tranchées, dans les chantiers de fouilles shifteuses. Ils allaient bien quelque part…
Grelier plissa les yeux.
— Qu’y a-t-il de bizarre là-dedans ? Ils allaient régler un problème sur la Voie Permanente avant l’arrivée des cathédrales.
— Dans ce cas, ils allaient dans la mauvaise direction, objecta Rashmika. Quoi qu’il en soit, le questeur ne voulait pas en parler. J’ai eu l’impression qu’il avait reçu l’ordre de faire comme s’ils n’existaient pas.
— Ça n’a aucun rapport avec le doyen.
— Un événement de cette ampleur n’aurait pas pu se produire sans qu’il en soit informé, reprit Rashmika. En réalité, on a dû lui demander son autorisation pour les travaux ; ce n’est pas possible autrement. Que croyez-vous que ce soit ? Un nouveau chantier de fouilles shifteuses dont il ne veut pas qu’on entende parler ? Une découverte qu’on ne peut pas confier aux ouvriers des colonies, comme d’habitude ?
Le frémissement du muscle, sur la tempe du chirurgien général, était devenu frénétique.
— Je n’en ai pas la moindre idée, dit-il. Et non seulement je n’en sais rien, mais je m’en fiche. Je suis responsable du ministère du Sang et de la santé du doyen. Un point c’est tout. J’ai assez à faire pour ne pas me mêler des conspirations interœcuméniques.
La cabine s’arrêta sur un dernier cahot, et Grelier haussa les épaules avec un soulagement évident.
— Voilà, mademoiselle Els, nous y sommes. Et maintenant, si ça ne vous fait rien, c’est à moi de vous poser des questions…
— Vous avez dit que ça ne prendrait pas longtemps.
— Eh bien, il se pourrait que ce soit un petit mensonge, fit-il avec un sourire en s’effaçant pour la laisser entrer.
Il la fit asseoir et lui montra les résultats de son analyse de sang, qu’il avait corrélée avec celle d’un autre échantillon. Lequel, il ne daigna pas le lui dire.
— Votre don m’a intéressé, fit Grelier. Je me demandais s’il y avait une composante génétique. C’est normal, hein ? je suis un homme de science, après tout.
Il avait posé son menton sur le pommeau de sa canne et la regardait avec ses yeux aux paupières lourdes, pour l’heure soulignés d’énormes poches.
— Si vous le dites, convint Rashmika.
— Le problème, c’est que je suis tombé sur un bec avant même de pouvoir commencer à chercher des spécificités, expliqua-t-il en tapotant affectueusement la trousse médicale posée à côté de lui. Le sang, c’est mon truc. J’ai toujours aimé ça, et j’aimerai toujours ça. La génétique, le clonage, appelez ça comme vous voudrez, tout se ramène au bon vieux sang, en fin de compte. Je rêve de sang. Des rivières de sang, des hémorragies, des torrents de sang. Je ne suis pas du genre pusillanime.
— Loin de moi cette pensée.
— Je mets une sorte d’orgueil professionnel à comprendre le sang. Tous ceux qui m’approchent finissent, tôt ou tard, par m’en donner un échantillon. Les archives de Notre-Dame de Morwenna recèlent le profil génétique complet de ce monde, tel qu’il a évolué depuis le siècle dernier. Vous seriez étonnée de voir à quel point il est particulier, Rashmika. Nous n’avons pas été colonisés à petit feu, sur des centaines d’années. Tous les habitants d’Hela, ou presque, sont les descendants de colons venus à bord d’une poignée de vaisseaux, depuis l’Ascension Gnostique. Tous venaient de mondes bien identifiés, chacun doté d’un profil génétique distinct. Les nouveaux venus – les pèlerins, les réfugiés, les aventuriers – n’ont pas beaucoup modifié le creuset génétique. Évidemment, leur sang est prélevé et soigneusement référencé à leur arrivée.
Il prit un tube à essai dans la mallette, le secoua et inspecta le liquide rouge cerise qui moussait à l’intérieur.
— Tout cela pour dire que… à moins que vous ne veniez d’arriver sur Hela… je peux deviner avec une certaine précision à quoi votre sang doit ressembler. Et la précision sera d’autant plus grande si je sais où vous habitez, ce qui me permettra de faire intervenir le facteur de croisement. La région de Vigrid est l’une de mes spécialités, en réalité. Je l’ai beaucoup étudiée, expliqua-t-il en tapotant l’éprouvette contre le côté de l’écran qui affichait l’analyse de l’échantillon non identifié. Regardez ce petit bonhomme, par exemple. Typique des malterres. On ne pourrait le confondre avec le sang d’un habitant d’une autre région d’Hela. Il est tellement caractéristique que c’en est effrayant.
Rashmika déglutit péniblement.
— C’est le sang d’Harbin, hein ?
— C’est ce que les archives me disent.
— Où est-il ? Que lui est-il arrivé ?
— Ce jeune homme…, fit Grelier en affectant de lire les petits caractères en bas de l’écran. Tiens, il est mort. Tué au cours d’une mission de déblaiement. Pourquoi ? Vous n’allez pas prétendre que c’était votre frère, quand même ?
Elle n’éprouvait rien encore. C’était comme quand on tombe du haut d’une falaise. Pendant un moment, tout se passe bien, comme si le monde ne s’était pas effondré sous vos pieds.
— Vous savez que c’était mon frère, dit-elle. Vous nous avez vus ensemble. Vous étiez là lors de l’entretien d’Harbin.
— J’étais là quand ils ont recruté quelqu’un, rectifia Grelier. Mais je pense qu’il n’est pas possible qu’il ait été votre frère.
— Ce n’est pas vrai, voyons !
— Au sens strictement génétique du terme, j’ai bien peur que si. Vous ne lui êtes pas plus apparentée qu’à moi, fit-il avec un mouvement de tête en direction de l’écran, l’invitant à tirer ses propres conclusions. Il n’était pas votre frère, Rashmika. Vous n’avez jamais été sa sœur.
— Alors, l’un de nous deux a été adopté…, fit-elle.
— Eh bien, c’est drôle que vous disiez ça, parce que cette idée m’a aussi traversé l’esprit. Et je me suis dit que, peut-être, le seul moyen de tirer l’affaire au clair était d’aller enquêter par moi-même. Alors je vais partir pour les malterres. Je ne devrais pas rester absent plus d’une journée. Vous avez un message à me remettre, pour les gens de là-bas ?
— Ne leur faites pas de mal, dit-elle. Quoi que vous fassiez, ne leur faites pas de mal.
— Il n’est pas question de faire du mal à qui que ce soit. Mais vous savez comment sont ces communautés. Très séculières. Très fermées. Très méfiantes à l’égard des églises, dont elles redoutent l’intrusion.
— Si vous faites du mal à mes parents, dit-elle, je vous le ferai payer.
Grelier remit l’éprouvette dans la mallette et la referma.
— Non, vous ne me ferez rien du tout. Parce que vous avez besoin de moi comme allié. Le doyen est un homme dangereux, et ces négociations sont très importantes pour lui. S’il venait à penser que vous n’êtes pas celle que vous dites, que vous auriez pu, d’une façon ou d’une autre, compromettre ses tractations avec les Ultras… Eh bien, je préfère ne pas penser à ce qu’il pourrait faire.
Il s’interrompit et poussa un soupir, comme s’ils étaient simplement partis du mauvais pied et qu’il aurait suffi de reprendre la conversation au début pour que tout aille bien.
— Écoutez c’est autant mon problème que le vôtre. Je ne pense pas que vous soyez celle que vous dites. Votre sang a l’air bizarrement étranger. On dirait que vous n’avez jamais eu un seul ancêtre sur Hela. Maintenant, il se peut qu’il y ait une explication innocente à tout ça, mais tant que je n’en aurai pas la preuve, je devrai supposer le pire.
— C’est-à-dire ?
— Que vous n’êtes pas du tout celle que vous prétendez être.
— Et pourquoi est-ce que ce serait un problème pour vous, chirurgien général ?
Elle était en larmes, à présent. La nouvelle de la mort d’Harbin la heurtait de plein fouet, comme elle s’y était toujours attendue.
— Parce que, dit-il en montrant les dents, c’est moi qui vous ai fait venir ici. C’est moi qui ai eu l’idée brillante de vous faire rencontrer le doyen. Et maintenant, je me demande ce qui a bien pu me donner cette foutue idée. Je suppose que j’aurais presque autant d’ennuis que vous s’il s’en rendait compte.
— Il ne vous ferait rien, dit Rashmika. Il a besoin de vous pour rester en vie.
Grelier se leva.
— Eh bien, espérons-le. Parce que, il y a quelques minutes, vous tentiez de me convaincre qu’il souhaitait, inconsciemment ou non, en finir avec la vie. Maintenant, séchez ces larmes.
Rashmika prit l’ascenseur toute seule, traversant des strates de lumière teintée par les vitraux multicolores. Elle pleurait. Et plus elle essayait d’arrêter, plus elle sanglotait. Elle aurait voulu pouvoir se dire que c’était parce qu’elle venait d’apprendre la mort d’Harbin. Pleurer aurait été la réaction normale, humaine, d’une sœur. Mais une autre partie d’elle-même savait que si elle pleurait, en réalité, c’était à cause de ce qu’elle venait d’apprendre, non sur son frère mais sur elle-même. Elle sentait des morceaux d’elle-même s’écailler et se détacher, révélant la vérité toute nue de ce qu’elle était, de ce qu’elle serait toujours. Les ombres avaient raison, elle n’en doutait plus, à présent. Il n’y avait pas de raison non plus que Grelier ait menti à propos de son sang. Il était aussi troublé qu’elle par cette découverte.
Elle était désolée pour Harbin. Mais pas autant que pour Rashmika Els.
Qu’est-ce que ça voulait dire ? Les ombres avaient parlé des machines qu’elle avait dans la tête : Grelier estimait très improbable qu’elle soit née sur Hela. Mais d’après tous ses souvenirs, elle était née dans une famille des malterres de Vigrid, et elle avait un frère aîné appelé Harbin.
Elle se pencha sur son passé, l’examina d’un œil de prédateur, attentive au moindre détail, comme si elle soupçonnait une tromperie. Elle s’attendait à trouver une faille, un léger décalage aux endroits où des souvenirs auraient été plaqués sur d’autres. Or sa mémoire à court terme remontait sans rupture dans le passé. Tous ses souvenirs avaient la saveur à nulle autre pareille de l’expérience vécue. Elle voyait son passé dans sa tête, elle l’entendait, elle le sentait, elle en retrouvait le goût, avec l’immédiateté tactile, douloureuse, de la réalité.
Jusqu’à ce qu’elle remonte suffisamment en arrière. Neuf ans, avaient dit les ombres. Avant, c’était moins clair. Ses souvenirs des huit premières années de sa vie sur Hela avaient quelque chose de désincarné : une séquence de plans anonymes. Il se pouvait que ce soient ses souvenirs ; mais ils auraient tout aussi bien pu être ceux de quelqu’un d’autre.
Enfin, se dit Rashmika, l’enfance faisait peut-être toujours cette impression quand on la voyait en perspective, avec des yeux d’adulte : une poignée de moments effacés par le temps, aussi fins et translucides que du verre teinté.
Rashmika Els. Ce n’était peut-être même pas son vrai nom.
Le doyen l’attendait dans son donjon avec une nouvelle délégation ultra, ses écarteurs d’yeux disparaissant derrière des lunettes de soleil. Quand Rashmika arriva, il régnait un calme particulier dans la pièce, comme si personne n’avait parlé depuis plusieurs minutes. Elle regarda les fragments disloqués, kaléidoscopiques, de sa personne couler à travers la confusion de miroirs et tenta de rassembler l’expression de son propre visage, désespérément anxieuse de ne rien laisser paraître de l’impact que la conversation troublante avec le chirurgien général avait eu sur elle.
— Mademoiselle Els, je vous attendais, observa le doyen.
— J’ai été retardée, répondit-elle d’une voix frémissante.
Grelier lui avait bien recommandé de ne pas faire allusion à sa visite au ministère du Sang.
— Prenez place, servez-vous du thé. Je suis occupé avec M. Malinin et Mlle Khouri.
Ces noms, inexplicablement, lui disaient quelque chose. Elle regarda les deux visiteurs et eut vaguement l’impression de les reconnaître. Ni l’un ni l’autre ne ressemblait particulièrement à un Ultra. Ils étaient trop normaux ; ils n’avaient rien d’ostensiblement artificiel, pas d’ultraperfectionnements, de membres ou d’organes artificiellement hypertrophiés, aucune indication de reconfiguration génétique ou de fusion chimérique. L’homme était grand, mince, il avait les cheveux noirs et une dizaine d’années de plus qu’elle ; il était assez beau, avec une sorte de fatuité. Il était planté là, les mains croisées dans le dos, comme au garde-à-vous, impression accentuée par son uniforme rouge, raide. Il la regarda s’asseoir et se verser un peu de thé, l’air de s’intéresser davantage à elle que les autres Ultras avant lui. Pour eux, elle n’avait jamais été qu’un élément du décor, or elle sentait chez lui de la curiosité. L’autre – la femme appelée Khouri – portait sur elle le même regard inquisiteur. Khouri était une petite femme plus âgée, de constitution frêle, aux yeux tristes dominant un visage triste, comme si elle avait beaucoup donné et très peu reçu.
Rashmika eut l’impression bizarre de les avoir déjà vus. La femme, en particulier.
— Nous n’avons pas été présentés, dit l’homme avec un hochement de tête en direction de Rashmika.
— Je vous présente Rashmika Els, ma conseillère, fit le doyen d’un ton indiquant qu’il n’était pas disposé à en dire plus long sur la question. Bien, monsieur Malinin…
— Vous ne nous avez pas vraiment présentés, dit-il.
Le doyen se pencha pour rajuster l’un de ses miroirs.
— Je vous présente Vasko Malinin et Ana Khouri, fit-il avec un geste de la main. Les représentants humains du Spleen de l’Infini, un vaisseau ultra qui vient d’arriver dans notre système.
L’homme la regarda à nouveau.
— Personne ne nous avait prévenus qu’un conseiller assisterait à nos négociations.
— Si ça vous pose un problème, monsieur Malinin, je peux lui demander de nous laisser.
— Non, fit l’Ultra, après réflexion. Ça n’a aucune importance.
Le doyen invita les deux visiteurs à s’asseoir. Ils prirent place face à Rashmika, de l’autre côté de la petite table à thé.
— Qu’est-ce qui vous amène dans notre système ? demanda le doyen à l’Ultra mâle.
— Comme d’habitude : nos soutes sont pleines de réfugiés des systèmes intérieurs. Beaucoup ont demandé expressément à venir ici, avant que les éclipses n’atteignent un point culminant. Nous ne mettons pas leurs motivations en doute, tant qu’ils payent. Les autres veulent qu’on les emmène plus loin, aussi loin des Loups que possible. Quant à nous, nous avons des besoins techniques, évidemment. Mais nous ne prévoyons pas de rester très longtemps.
— Vous vous intéressez aux reliques de Shifteurs ?
— Nous avons d’autres préoccupations, répondit l’homme en lissant un pli de son uniforme. Il se trouve que nous nous intéressons à Haldora.
Quaiche leva la main et enleva ses lunettes de soleil.
— Comme nous tous, non ?
— Pas au sens religieux, répondit l’Ultra, apparemment indifférent à l’aspect qu’offrait Quaiche, allongé là, avec ses paupières maintenues écartées. Mais nous n’avons pas l’intention de saper le système de croyance de qui que ce soit. Cela dit, depuis que ce système a été découvert, il n’y a pratiquement pas eu d’investigations scientifiques du phénomène d’Haldora. Non que personne n’ait eu envie de faire des recherches à ce sujet, mais il se trouve que les autorités de cet endroit – et notamment l’Église adventiste – n’ont jamais effectué d’étude approfondie.
— Les vaisseaux qui se trouvent dans l’essaim-parking ont le droit d’utiliser leurs capteurs pour étudier les éclipses, répondit Quaiche. Beaucoup l’ont fait, et ils ont communiqué leurs découvertes à la communauté.
— C’est vrai, convint l’Ultra, mais ces observations à longue distance n’ont pas été prises très au sérieux au-delà de ce système. Ce qu’il nous faudrait vraiment, c’est une étude détaillée, effectuée à l’aide de sondes, l’envoi de packs d’instruments à la surface de la planète, ce genre de choses…
— Autant cracher à la face de Dieu.
— Pourquoi ? S’il s’agit d’un authentique mystère, il devrait soutenir l’examen. Qu’avez-vous à craindre ?
— La colère de Dieu, c’est tout.
L’Ultra examina ses ongles. Pour Rashmika, sa tension était criante. Il avait menti une fois, quand il avait dit au doyen que le vaisseau était plein de réfugiés désireux d’assister aux éclipses. Il pouvait y avoir toutes sortes d’explications à cela. Sinon, il avait dit la vérité, pour autant qu’elle pouvait en juger. Rashmika jeta un coup d’œil à la femme, qui n’avait encore rien dit, et eut à nouveau l’impression de la reconnaître. Ça lui faisait comme une décharge électrique. L’espace d’un instant, leurs regards se croisèrent, et la femme soutint son regard une seconde de trop pour son confort. Rashmika détourna les yeux, sentant le sang affluer à ses joues.
— Les éclipses arrivent à un point culminant, reprit l’Ultra. C’est indéniable. Mais ça veut dire aussi que nous n’avons plus beaucoup de temps pour étudier Haldora telle qu’elle est actuellement.
— Je ne puis autoriser cela.
— C’est déjà arrivé une fois, non ?
La monture de l’écarteur d’yeux renvoya un reflet lumineux alors que Quaiche se tournait vers l’homme.
— Qu’est-ce qui est déjà arrivé ?
— L’envoi d’une sonde dans Haldora, répondit l’Ultra. D’après nos informations, certaines rumeurs font étal d’une éclipse non documentée dans les archives d’Hela, une éclipse qui se serait produite il y a une vingtaine d’années, qui aurait duré plus longtemps que les autres, et qui ne figurerait pas dans les archives accessibles au grand public.
— On entend toutes sortes de rumeurs, fit Quaiche, piqué au vif.
— On dit que l’événement prolongé aurait été provoqué par l’envoi vers Haldora d’un pack d’instruments, au moment d’une éclipse ordinaire. D’une façon ou d’une autre, cela aurait retardé le retour de l’image habituelle, tridimensionnelle, de la planète. Le système aurait été soumis à une surtension.
— Le système ?
— Le mécanisme, répondit l’Ultra. Le système, quel qu’il soit, qui projette une image de la géante gazeuse.
— Le mécanisme, mon ami, c’est Dieu.
— C’est une interprétation, soupira l’Ultra. Écoutez, je ne suis pas venu ici pour vous énerver, mais seulement pour vous présenter honnêtement notre point de vue. Nous pensons qu’un pack d’instruments a déjà été envoyé sur Haldora, et que ça n’a pu être fait qu’avec la bénédiction de l’Église adventiste.
Rashmika repensa au griffonnage que Pietr lui avait remis, et à ce que les ombres lui avaient dit. C’était donc vrai : il y avait bien eu une éclipse non signalée, et elle s’était produite au moment où les ombres avaient envoyé leur émissaire désincarné – leur agent de négociation – dans le scaphandre. Le même scaphandre qu’elles voulaient lui faire enlever de la cathédrale avant qu’il ne soit réduit en pièces, au fond du gouffre de Ginnungagap.
Elle s’obligea à ramener son attention sur l’Ultra, de peur de rater un signe crucial.
— Nous croyons aussi qu’il ne peut rien résulter de néfaste d’une seconde tentative, dit-il. C’est tout ce que nous demandons : l’autorisation de répéter l’expérience.
— Une expérience qui n’a jamais eu lieu, rétorqua Quaiche.
— Eh bien, dans ce cas, ce sera une première.
L’Ultra se pencha sur son siège.
— Nous vous accorderons sans contrepartie la protection que vous réclamez, poursuivit-il. Vous n’avez pas besoin de nous offrir de compensation commerciale. Vous pourrez continuer à traiter avec les autres groupes ultras comme vous l’avez toujours fait. Tout ce que nous vous demandons en échange, c’est la permission de procéder à une modeste étude d’Haldora.
L’Ultra se rappuya à son dossier. Il jeta un coup d’œil à Rashmika puis regarda par l’une des vitres. Du donjon, la Voie était nettement visible, à une vingtaine de kilomètres de distance. Très bientôt, ils verraient les transitions géologiques qui marquaient l’approche du gouffre. Le pont ne devait pas être loin derrière l’horizon.
Plus que trois jours, même pas…, se disait-elle. Et ils y seraient. Mais ce ne serait pas terminé, pas si vite. À l’allure à laquelle elle avançait, la cathédrale mettrait bien une journée et demie à franchir le pont.
— J’ai besoin d’être protégé, fit Quaiche après un long silence. Et je suppose qu’il faut savoir se montrer accommodant. Vous avez un bon vaisseau, apparemment. Lourdement armé, et avec un bon système de propulsion. Si je vous disais le mal que j’ai eu à trouver un vaisseau qui réponde à mes exigences, vous ne me croiriez pas. Le temps qu’ils arrivent ici, la plupart des vaisseaux sont au bout du rouleau. Ils ne sont pas en position d’offrir une quelconque protection.
— Notre vaisseau a certaines idiosyncrasies, concéda l’Ultra, mais il est sain. Je doute qu’il y ait un bâtiment plus lourdement armé dans l’essaim-parking.
— Cette expérience se résumerait au lancement d’un pack d’instruments ? demanda Quaiche.
— Un ou deux instruments. Rien de très sophistiqué.
— Synchronisé avec une éclipse ?
— Pas forcément. Nous pensons apprendre beaucoup de choses, quel que soit le moment. Évidemment, s’il se produisait une éclipse à ce moment-là… Nous voudrions positionner un drone automatisé à distance de réaction.
— Je n’aime pas ça du tout, fit Quaiche. Mais j’aime l’idée de protection. J’imagine que vous avez étudié mes conditions ?
— Elles nous paraissent raisonnables.
— Vous acceptez la présence d’une petite délégation adventiste à bord de votre vaisseau ?
— Nous n’en voyons pas vraiment la nécessité…
— Eh bien, elle est indispensable. Vous ne comprenez pas la politique de ce système. Ce n’est pas une critique : après quelques brèves semaines ici, je ne m’attends pas à ce que vous la compreniez. Mais comment pourriez-vous faire la différence entre une véritable menace et une innocente transgression ? Je ne peux pas vous laisser tirer sur tout ce qui passe à portée d’Hela. Ça n’irait pas du tout.
— Ce sont vos délégués qui décideraient ?
— Ils seraient là en tant que conseillers, répondit Quaiche. C’est tout. Vous n’auriez pas à vous inquiéter de tous les vaisseaux en approche, et je n’aurais pas à me demander si vos armes seraient prêtes en cas de besoin.
— Combien de délégués ?
— Trente, répondit Quaiche.
— C’est beaucoup trop. Nous pourrions envisager une dizaine. Douze, tout au plus.
— Disons vingt, et n’en parlons plus.
L’Ultra regarda à nouveau Rashmika, comme s’il quêtait son avis.
— Il faudra que j’en discute avec mon équipage, dit-il.
— Mais sur le principe, vous n’avez pas d’objection ?
— Ça ne nous plaît pas, fit Malinin en se levant et en tirant sur sa veste d’uniforme. Mais si c’est nécessaire pour obtenir votre accord, nous n’avons pas le choix ; il faudra bien que nous acceptions.
Quaiche hocha la tête avec emphase, envoyant une onde d’acquiescement dans tous les miroirs qui l’entouraient.
— Vous m’en voyez ravi, monsieur Malinin, dit-il. Au moment où vous avez franchi la porte, j’ai compris que vous étiez quelqu’un avec qui on pouvait s’entendre.